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New Day
L’air est déjà moite. Je suis les pointillés. Sous le regard de la lune. Discrète. Il m’a laissé, comme je lui ai demandé, sur le bord de la route. Assez des où étais-tu, avec qui, pourquoi t’as pas appelé et toutes ces sempiternelles questions qui font que l’on ne se sent plus soi. Il est très tôt. Je ne sais pas trop où je suis. Et je m’en fous. J’ai enlevé mes petits talons et je sens le bitume chaud sous mes pieds. Je me mets à courir. Sur quelques mètres. Je détache mes cheveux. Les secoue dans tous les sens. Et je ris. Essoufflée, à cause de toutes les cigarettes que je m’envoie quand je ne vais pas bien, mais heureuse. Maîtresse de mon petit bout d’asphalte sans fin. Amoureuse de mon petit bout de vie. Feu d’artifice intérieur. Des bleus… à l’âme qui explosent. Des rouges…passion qui partent en fumée. Des blancs… qui électrisent l’âme. Vertige. Le jour se lève et mon corps est rempli d’une curiosité inhabituelle. Une soudaine envie de poser les mains sur mon ventre et de me sentir respirer. Un doux besoin de contempler les couleurs de l’aurore avec un regard d’enfant. Une excitation intense qui donne des fourmis dans les doigts. Ce jour m’appartient. Comme aucun autre. Certains commencent leur journée comme celle d’hier et comme celle de demain mais moi, je sais qu’elle ne sera ni au passé, ni au futur. Ça me rappelle ce vers de Prévert : « Notre vie n’est pas derrière nous, ni avant, ni maintenant, elle est dedans ». Et croyez-le ou pas, mais je n’ai jamais si bien compris ces mots qu’à cet instant.
Une voiture passe. A vive allure. Puis une autre. Et encore une autre, qui s’arrête, là, devant moi. La portière s’ouvre. Encore quelques pas… Pas d’hésitation. Direction l’horizon…
La Plus Jolie Fille de la Ville
Histoire de C. Bukowski Contes de la folie ordinaire
(…)Cass était la plus jolie fille de la ville. Cinquante pour cent de sang indien dans les veines de ce corps étonnant, vif et sauvage comme un serpent, avec des yeux assortis. Cass était une flamme mouvante, un elfe coincé dans une forme incapable de la retenir. (…) Tantôt déprimée, tantôt en pleine forme, avec Cass c’était tout ou rien. On la disait cinglée. (…) Cass aimait la danse, le flirt, embrasser les hommes (…) C’est avec les laids qu’elle se montrait la plus gentille, les soi-disant beaux mâles la répugnaient : « Rien dans le ventre, rien dans la tête, disait-elle. Un joli petit nez, des petites oreilles, bien ourlées, et ils commencent à rouler. Tout en surface, rien à l’intérieur. » J’ai connu Cass au West End Bar quelques nuits après sa sortie du couvent. (…)Elle est venue s’assoir à côté de moi, sans façon. J’étais sûrement l’homme le plus laid de la ville, ça a peut-être un rapport. -« Tu me trouves jolie ? - Oui bien sûr, mais il y a autre chose… il y a plus que ton visage… - Tout le monde me reproche d’être jolie. Je suis vraiment jolie ? » - Jolie n’est pas le mot, c’est presque même impoli. » Cass a plongé la main dans son sac et j’ai cru qu’elle cherchait un mouchoir. Elle a ressorti une longue aiguille à chapeau. Je n’ai rien pu faire, elle s’est plongé l’aiguille dans le nez, juste au –dessus des narines. J’ai été dégoûté et horrifié. Cass m’a regardé en riant : -« Alors je suis toujours jolie ? J’attends ton avis, mec ! » J’ai retiré l’aiguille et j’ai arrêté le sang avec mon mouchoir.(…) Cass m’a embrassé, avec une petite grimace sous son baiser, mon mouchoir pressé sur le nez. Le bar a fermé et nous sommes allés chez moi.(…) Une ou deux fois, elle m’a téléphoné en pleine nuit pour que je vienne la sortir de taule, après une bagarre ou un verre de trop. Cass racontait : -« Les salauds, tu les laisse te payer un verre et ils se croient obligés de te mettre la main dans la culotte. - Quand tu dis oui, tu sais ce qui t’attend. -Je crois toujours qu’ils s’intéressent à moi, pas seulement à mon corps. -Moi, je m’intéresse à toi et à ton corps. Cela dit, la plupart des types ne doivent pas voir plus loin que tes fesses. » J’ai quitté la ville six mois, histoire de prendre l’air.(…) Quand je suis revenu, je la croyais déjà loin, mais elle est arrivée au West End Bar une demi-heure après moi.(…) Je lui ai commandé un verre. Puis je l’ai regardée. Elle portait une robe à col montant. Je ne lui avais jamais vu une robe pareille. Et enfoncées sous ses yeux, deux épingles à tête de verre. (…) -« Bon sang, tu essaies encore de t’abîmer, hein ? -Idiot, c’est la mode. - Tu es cinglée. » Cass a retiré les épingles, lentement, et les a remises dans le sac.(…) -« Pour les gens c’est tout ce que j‘ai, ma beauté. La beauté n’existe pas, la beauté ne dure pas. Toi, tu es laid, et tu ne connais pas ta chance : au moins, si on t’aime, c’est pour une autre raison. »(…) On est sortis ensemble. Dans la rue, les gens se retournaient sur Cass, comme d’habitude. Cass était toujours une belle fille, et plus belle que jamais. On est rentrés chez moi.(…) Alors Cass a enlevé sa robe montante et je l’ai vue_ une cicatrice affreuse en travers de la gorge, large et profonde. J’ai crié du fond du lit : -« Putain de bonne femme, qu’est-ce que tu as fait encore ? -C’est l’autre nuit avec un tesson, un coup d’essai. Quoi, tu ne m’aimes plus ? Je ne suis plus jolie ?(…) (…)- Cass, conasse, je t’aime… arrête de te démolir. Tu es la fille la plus vivante que j’ai jamais rencontrée. » On s’est encore embrassés. Cass pleurait sans bruit, ses larmes gouttaient sur ma peau. Ses longs cheveux noirs m’enveloppaient comme le drapeau de la mort. Notre étreinte fut lente, obscure et merveilleuse.(…) Le vendredi soir, je suis retourné au West End Bar. Je me suis installé et j’ai attendu Cass. Les heures ont passées. Quand j’ai été bien beurré, le barman m’a parlé : -« Désolé pour votre petite amie. - Quoi? - Vraiment désolé. Vous n’étiez pas au courant? (…) Suicide. (…) Elle s’est ouvert la gorge. « (…) J’ai picolé jusqu’à la fermeture. Cass, la plus jolie fille de la ville.
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